Janvier : fuir l’horreur par l’horreur

Retour sur les oeuvres qui me permettent de survivre au coeur de l’hiver

Ce mois-ci, j’ai passé pas mal de temps dans le Kansas de Capote, j’ai lu mes angoisses et j’ai commencé Supernatural. Ce n’était pas toujours fun, mais le mois de janvier l’est rarement.

🎞️ Mon hiver avec Truman

En janvier, j’ai passé beaucoup de temps avec Truman Capote. J’ai commencé par lire De sang froid pour la première fois, un classique dont j’entends parler depuis mes études mais que je n’avais pris le temps de découvrir… Et quelle claque ? C’était un vrai régal, et je comprends tout à fait qu’il soit devenu l’une des œuvres phares de la littérature américaine ; l’intrigue (dont on connaît pourtant l’issue) se dévore, et la construction du texte, avec ses ellipses, ses incarnations, ses dialogues reconstitués, est vraiment passionnante… Au point qu’une fois la dernière page terminée, impossible pour moi d’en rester là. J’ai écouté l’autobiographie complète de Truman Capote (dont je ne savais rien) sur France Culture, puis j’ai regardé ce très chouette documentaire d’Arte sur la genèse de son livre, et pour finir, évidemment, j’ai découvert le film de Richard Brooks, sorti en 1967. 

Ça faisait longtemps que je n’avais pas passé autant de temps avec une œuvre et un auteur, mais je ne suis pas mécontente de ce petit voyage. Truman Capote est souvent considéré comme le père du true crime, mais il est aussi bien plus que ça : un écrivain ouvertement gay dans les années 60, un socialite déluré, l’auteur de Breakfast at Tiffany’s, et un homme possédé par son oeuvre au point qu’il se murmure qu’il ne se serait jamais vraiment remis de la mort de ses personnages, les véritables tueurs Perry Smith et Dick Hitchcock, qu’il a abondamment côtoyé pour écrire De Sang Froid. Je crois que ce qui me fascine (et qui peut-être, reste le coeur du phénomène près de soixante ans plus tard), c’est ce lien si fou entre l’écrivain et son sujet. Aujourd’hui, le true crime et l’enquête criminelle sont des genres bien établis, mais qui peut se targuer d’avoir correspondu, rencontré, discuté pendant des heures avec le meurtrier dont il relate le crime ? Qui a encore un tel accès aux condamnés du couloir de la mort américain, qui a encore une telle permissivité ? 

Il y aurait un livre à écrire sur la relation entre Capote et Smith, le meurtrier auquel il s’est le plus identifié et qu’il humanise le plus dans le livre, un autre sur la façon incroyablement objective dont l’écrivain nous présente une histoire dont il est en réalité lui-même devenu un protagoniste de par son enquête… Quelle superbe démonstration du rôle (jamais neutre) que joue le narrateur dans un texte ! Cette ambivalence narrative est un sujet qui me passionne en littérature. De Sang Froid est peut-être l’un des derniers romans (bien que ce n’en soit pas un) dans lequel l’auteur est devenu personnage à son corps défendant, un personnage qui brille par son absence mais qui est bel et bien là ; il rejoint d’autres grandes oeuvres de ma bibliothèque intime dans lesquelles le cadre narratif est tout aussi brillant que mensonger (en vrac : Ma Cousine Rachel de Daphnée du Maurier, Lolita de Nabokov, Atonement de Ian McGregor). 

📚 Behold the thing that reads a lot !

Outre De Sang Froid, j’ai pas mal bouquiné ce mois-ci et ce qui m’a le plus marquée, ce n’était pas The Year of Magical Thinking de Joan Didion (je voulais écrire dessus mais je n’ai pas grand chose à dire à part que son mari avait l’air très paternaliste et que sa mort ne m’a pas beaucoup chagrinée… Mais que je ressortirai probablement ce livre le jour où je traverserai moi-même un deuil, ce qui pour le moment, ne m’est encore jamais arrivé, et je touche du bois en écrivant cette phrase), mais plutôt un livre qui s’appelle La jeune fille et le crâne de Benoît Richter. 

Je l’ai découvert grâce au Salon de la Presse Jeune, qui se tient tous les ans à Montreuil fin novembre (et qui est de mes rendez-vous préférés de l’année), où il a remporté la Pépite Fiction Juniors et que ma chère amie Éliz m’a gentiment offert à Noël (si tu passes par là : merci x1000 pour ce beau cadeau). Oserai-je dire que c’est l’histoire de préadolescence féminine écrite par un homme qui m’a le plus enthousiasmée depuis Lou! de Julien Neel ? J’oserai. C’est toujours un délice de délaisser les essais pour se glisser dans une oeuvre jeunesse, qu’il s’agisse d’un roman, d’une BD ou d’un manga, et je n’ai pas été déçue de mon voyage aux côtés de Lucie, l’héroïne de La jeune fille et le crâne. C’est un roman malin sur l’entrée au collège, l’âge délicat de onze-douze ans, le rapport aux parents, au monde et à soi, racontés à travers un beau et délicat clin d’oeil au genre gothique et une rencontre imprévue avec, vous l’avez deviné, un crâne. Je l’ai ouvert et jamais lâché, et pendant un instant, j’ai de nouveau moi aussi été en sixième, affamée de lectures en tout genre et planquée au CDI, comme Lucie. 

Mention spéciale aussi au beau travail d’édition réalisé par Nathan, et à la couverture en linogravure réalisée par l’illustratrice Marlène Normand, qui confère à l’œuvre une atmosphère encore plus magique et fantasmagorique.

le trop beau livre

Fuir l’horreur par l’horreur

La super séquence d’ouverture d’Urban Legend

On ne se refait pas, et face au climat toujours plus anxiogène de la vie, je me suis réfugiée en janvier dans le seul safe space que je connaisse : les films d’horreur. Il faudrait un jour qu’on prenne le temps de s’interroger sur le pouvoir étrangement cathartique et apaisant des films de genre (je sais qu’on ne partage pas tous.tes cet avis, mais je fais partie de ces personnes que les récits horrifiques détendent profondément). Est-ce que c’est parce que, comme l’ont théorisé beaucoup de personnes, je suis rassurée par la certitude que, contrairement aux personnages à l’écran, il ne peut rien m’arriver ? Le cinéma de genre est-il une façon d’expérimenter l’horreur sans en payer les conséquences, de répéter et de se préparer au pire en étant constamment épargné.e ? Anxieux.ses chroniques qui lisez ces lignes, dites-moi ce que vous en pensez. 

Dans mon cas, la formule fonctionne, et en janvier, j’ai dévoré classiques et nanars afin de débrancher mon cerveau des horreurs de l’actualité. Mon visionnage préféré a sans conteste été Urban Legend de Jamie Blanks, un slasher de 1998 que tout le monde a oublié alors qu’il est vraiment sympa, dans la même veine que Screams (auquel on lui reproche d’ailleurs de trop ressembler), mais j’ai aussi adoré The Changeling, classique des années 80 sur une maison hantée perturbante.

Pour rester dans le thème des légendes urbaines, j’ai aussi commencé Supernatural, la série dont j’entendais tout le temps parler sur tumblr quand j’étais ado, et qui m’a fait connaître Jared Padalecki bien avant Gilmore Girls. Je suis désormais coincée dans un gag sans fin : quand je regarde Gilmore Girls (tous les jours depuis environ cinq ans), je me dis, “ah, c’est le mec de Supernatural”, mais devant Supernatural, je ne peux que me dire “ah, c’est le mec de Gilmore Girls”… Et je ne suis pas aidée par le fait que dans Gilmore Girls, Jared Padalecki joue un personnage qui s’appelle Dean, qui est aussi le prénom d’un des héros de Supernatural (mais pas le sien. Celui de son frère. Dans Supernatural, Dean s’appelle Sam. Si je vous ai perdu.e.s, j’en suis désolée).

Un truc super satisfaisant dans la série Supernatural, c’est son esthétique et son grain très muddy

Je ne sais pas encore si j’aurais le courage d’aller au bout des quinze saisons de Supernatural, mais pour le moment, j’adore me lover dans ces petites historiettes, qui reprennent les aspects les plus juteux du folklore horrifique (la Dame Blanche ! Bloody Mary !) et font la part belle à une esthétique à mi-chemin entre Twilight et Twin Peaks (petites villes pluvieuses, forêts, chemises à carreaux). C’est aussi toute une aventure de m’investir émotionnellement dans une série qui met en avant des personnages masculins (et qui ne passe malheureusement pas le test de Bechdel, pour le moment en tout cas). Est-ce que je vais réussir à m’attacher suffisamment à eux et à leur grosse voiture pour poursuivre ? Suspens.

J’ai décidé de mettre l’affiche de l’année de ma naissance, que j’ai découvert cette année et que je trouve extra-cool

En janvier, j’ai aussi été au Festival International du Film Fantastique de Gérardmer pour la première fois (un rêve depuis des années), et pour ne rien vous cacher, j’ai été un poil déçue. Même si le côté petite ville desmontagne est super sympa, j’ai été marquée par l’absence de parité du côté des sélections, moi qui ait justement puisé dans l’horreur mes takes les plus subversifs sur la féminité et qui adore l’horreur par et pour les femmes. En compétition, seule une réalisatrice concourait cette année, contre huit réalisateurs ; seules deux femmes étaient présentes sur dix films sélectionnés hors compétition ; du côté des courts-métrages, un médium où les femmes sont pourtant ultra-présentes, il n’y avait tout simplement aucune réalisatrice. Dommage, car le film de genre, dans toute sa plasticité, se fait pourtant le creuset de points de vues hyper variés, au sein desquels ceux des femmes (ou des personnes queer) ne sont pas en reste.

Néanmoins, j’ai quand même été très marquée par Redux Redux de Kevin & Matthew McManus, qui raconte l’histoire d’Irene, une femme qui parcourt inlassablement le multiverse dans l’optique d’abattre encore et encore (et encore) le meurtrier de sa fille adolescente dont elle ne digère pas la disparition. C’était une proposition super originale et un usage des univers parallèles assez inédit, qui plaira aux fans de Three Billboards et de Kill Bill, mais surtout, c’est un film qui m’a profondément émue dans ce qu’il raconte du deuil, de la vengeance et de l’humanité. Sans trop vous en dire pour ne pas vous spoiler le scénario (malin et surprenant), je dirais juste que les deux comédiennes principales, Michaela McManus (oui, l’épouse du réalisateur) et Stella Marcus, sont très chouettes et crèvent l’écran ; j’espère qu’elles iront loin et que le film aura sa place en France, même si j’en doute fortement. Vous pourrez cependant le croiser à la Cinémathèque de Paris qui, comme tous les ans la sélection de Gérardmer.

J’ai aussi aimé :

  • L’album de Searows, Death in the Business of Whaling
  • Revoir Twin Peaks sur Arte
  • le court-métrage Exsanguina de Jonas Brisé, récit horrifique malin sur l’influence, les réseaux sociaux et la disparition des jeunes filles

Et vous, quels étaient vos coups de coeur et vos obsessions du mois de janvier ?