Ce mois-ci, je me suis perdue dans des nouvelles néo-zélandaises et j’ai assisté aux pires des mariages.
Cette année, le printemps était triste. En mars, je n’ai rien écrit, parce que je n’ai pas beaucoup lu, regardé ou écouté de choses qui m’ont vraiment fait vibrer, et surtout, parce que je n’avais pas la force de produire quoi que ce soit. Le problème avec le chagrin, je crois, c’est qu’on ne s’y habitue jamais. On a beau avoir traversé toutes les épreuves mille fois et connaître par coeur les étapes du deuil, de la reconstruction, du retour à soi, il n’y a pas moyen d’échapper à l’immense vague de tristesse qui nous engloutit et nous laisse hagard.e.s, errant dans les rues d’une ville que l’on aime mais que l’on ne reconnaît plus. C’était un peu ça, mon énergie durant ces deux derniers mois : la dépossession, l’hébétude, l’immobilité forcée. Je me sentais comme l’héroïne de My year of rest and relaxation, un livre que je n’ai pas particulièrement aimé, mais dont la proposition (s’enterrer sous une couette pour dormir de façon quasi ininterrompue pendant une année entière à l’aide de médicaments) me tentait soudainement beaucoup.
Heureusement, quand tout est à l’arrêt en nous, il reste le mouvement des saisons, qui nous force à aller de l’avant, et à fleurir en même temps que le printemps. Il y’a aussi les ami.e.s et la famille -de coeur, de sang- qui forment un cercle protecteur autour de vous, et qui s’occupent d’adoucir quelque peu la violence du monde le temps que l’on guérisse, et puis les animaux, les fruits frais, le sourire des enfants dans les transports, les grasses matinées, les levers de soleil et, bien sûr, l’art.
📚 Du chagrin sans cesse renouvelé

J’ai beaucoup pensé à tout ce que je savais et connaissais déjà sur le chagrin, ces dernières semaines ; j’avais besoin de puiser en les mots des autres et en leurs images la force que je n’arrivais plus à trouver en moi. Parmi les fragments qui me sont revenus, il y a ces deux merveilleux strips de l’illustratrice Alma Pyjama, dont j’adore tout le travail, mais qui m’ont particulièrement marquée la première fois que je les ai lus. Le premier parle de sa rupture avec l’homme qu’elle pensait être “le bon” (qu’est-ce que ça veut dire, en réalité, cette expression ? Je cherche encore), et elle me transperce le cœur à chaque fois. Le second traite de sa reconstruction, brique par brique.
J’y suis beaucoup revenue récemment, parce que ça me permettait de ne pas oublier que si le chagrin est peut-être l’une des pires choses de la vie, c’est aussi quelque chose de très universel, de très commun, par lequel nous passons tous.tes -et dont nous devons tous.tes nous remettre. Ou, comme le dit très justement James Baldwin, via une autre citation que j’aime beaucoup également :
“You think your pain and your heartbreak are unprecedented in the history of the world, but then you read. It was books that taught me that the things that tormented me most were the very things that connected me with all the people who were alive, who had ever been alive.”
Après avoir dévoré l’excellente, la drôlissime BD de Salomé Lahoche, Peur de mourir mais flemme de vivre (mon mood exact), qui m’a fait rire à haute voix comme je ne l’avais pas fait depuis des années, j’ai aussi lu le roman lesbien à quatre mains de Wendy Delorme et Fanny Chiarello, intitulé L’évaporée, dont la genèse m’intriguait : comme l’explique Wendy Delorme dans la préface, le texte est né d’un email que Fanny Chiarello lui a écrit, pour lui expliquer qu’elle vivait une rupture très difficile et qu’elle avait besoin de transcender sa peine en s’en servant comme d’un matériau artistique. Elle a ensuite proposé à Delorme de composer un roman à deux, à raison d’un chapitre à tour de rôle, qu’elles s’envoyaient ensuite pour écrire la suite. Le but était de raconter la séparation par le prisme des deux personnes concernées, celle qui part et celle qui regarde l’autre partir. Tout n’est pas à garder, mais j’ai retenu certaines phrases qui m’ont beaucoup marquée, dont celle-ci, qui résume parfaitement le marchandage cérébral qui se met en place dans nos têtes face à la grande détresse :
“Je ne demande pas de reconnaissance pour la force de ma résilience mais je ne laisserai personne, quelles que soient ses intentions, démonter les petits bricolages mentaux qui, aussi curieux que ça puisse paraître, assurent ma santé mentale.”
📖 Lire le printemps

Ces deux derniers mois, je n’ai pas lu que des choses affreusement déprimantes cependant, puisque j’ai aussi découvert les nouvelles de Katherine Mansfield, une autrice néo-zélandaise qui, je le sens, va rester très longtemps avec moi, et son recueil La Garden Party, qui m’a épatée. J’ai été frappée par la langueur et l’inventivité de ses descriptions et par l’amour sincère qu’elle porte à la nature, aux animaux, aux fleurs. C’est une écriture à la fois incroyablement imagée et en même temps, très humble ; on est à des années lumière de l’emphase pompeuse des romantiques (je pense à Chateaubriand, oui), enivrés par leur propre prose et par la grandeur du monde. Mansfield écrit à hauteur humaine, à hauteur d’enfant, d’insecte, presque, et porte sur le monde et ses choses les plus triviales -une matinée à la plage, un premier bal, un voyage en bateau- un regard incroyablement habité et tendre.

Pour autant, son travail n’a rien d’apolitique, et j’ai été surprise d’y trouver une réflexion sur la classe d’une modernité assez étonnante, surtout venant de la part d’une jeune autrice issue de la bourgeoisie et d’une famille conservatrice. Mais Katherine Mansfield est en réalité bien plus que cela : c’était aussi une femme bisexuelle qui se jouait des conventions du mariage, qui a entretenu des liaisons avec plusieurs poétesses et femmes artistes, ce qui a poussé sa famille à la déshériter, et qui était amie avec Virginia Woolf, à qui son style renvoie inévitablement. Qui sait ce qu’elle aurait pu devenir si elle n’était pas décédée en 1923, à l’âge précoce de 34 ans ? L’ombre de sa vie (que j’ai découvert notamment grâce à cet excellent épisode du podcast Les Parleuses), à la fois libre et marquée par la maladie, plane sur son œuvre, et comme d’autres écrivaines que j’admire, éclipse presque ses récits de fiction. J’aimerais beaucoup lire sa biographie ou son journal dans les mois à venir.
📺 Quelque chose de très grave est déjà arrivé

Côté cinéma, ce mois-ci, j’ai vibré devant l’étrange thriller familial Pour Klára du slovène Olmo Omerzu, un film dont j’ai adoré les bifurcations aussi imprévisibles qu’implacables. J’ai aussi passé un bon moment devant The Drama, mais les méfaits de son réalisateur ont quelque peu gâché la fête (j’en parle ici), et j’ai adoré découvrir Forbidden Fruits, une super comédie horrifique sur des sorcières modernes (entendez : des vendeuses chez Brandy Melville), portée par Lili Reinhart, Lola Tung, Alexandra Shipp et Victoria Pedretti.
C’était agréable de voir le genre du teenage coven (ça existe ? Si non, je l’invente, et j’y range aussi The Craft) revisité de façon intelligente et décalée à la fois. Toute l’intrigue du film se déroule dans un centre commercial, un univers qui, personnellement, me fascine depuis toujours (peut-être parce que j’ai grandi en banlieue parisienne et que j’y ai passé un nombre d’heures incalculables à l’adolescence), et la réalisatrice Meredith Alloway n’a pas hésité à emballer son histoire d’un humour noir et grinçant, sur le fil entre l’absurde et le tragique. C’est un film drôle et cynique, qui parle d’amitié -toxique et moins toxique, de cliques, de magie noire et un peu de mode, aussi, évidemment. J’étais heureuse d’y retrouver Lola Tung dans son premier rôle au cinéma et de découvrir ce qu’elle avait dans le ventre quand elle n’interprète pas Belly Conklin, et surtout, de la voir face à Victoria Pedretti, qui éclipse tout le monde et a réussi à channel sa Karen (de Mean Girls) intérieure pour livrer une performance à des années lumières des rôles déprimés qu’on lui connaît habituellement.

Sinon, ce sont plutôt des séries qui m’ont emballée récemment : entre deux revisionnages de The Summer I Turned Pretty (qui est aussi une série sur le deuil !) et l’horreur de la troisième saison de Euphoria (mais on en reparle le mois prochain), j’ai découvert l’excellente série Netflix Something Very Bad Is Going To Happen, qui m’a tenue en haleine jusqu’à la dernière seconde. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autant enthousiasmée devant une série, mais soyons honnêtes, elle doit presque tout au charisme magnétique de son actrice principale, Camila Morrone, que j’avais déjà adoré dans Daisy Jones and The Six il y’a quelques années. Que de style ! Que de présence ! Je suis encore obsédée par tous ses outfits et ses bijoux, au point que j’en oublierai presque la quantité de plot holes qui jalonnent l’intrigue.
J’ai été particulièrement saisie et emballée par le premier épisode, qui m’a vraiment glacé le sang et que j’ai trouvé très anxiogène, presque autant que l’ouverture de The Haunting of Hill House, mon autre série horrifique préférée ; j’ai adoré le grain léché de l’image, l’atmosphère hivernale, et tous ces petits cailloux inquiétants semés sur le passage des deux héros -des renards morts, des tueurs en série, des inconnus plutôt louches et j’en passe. Le virage à 180 degrés que prend la série à deux reprises m’a aussi beaucoup plu, et j’ai trouvé assez impressionnante la façon dont elle réussissait à naviguer aisément entre comédie noire et horreur, en nous faisant miroiter plusieurs fins possibles jusqu’à la dernière seconde.
Mais j’ai aussi été déçue par la façon dont Something is Very Bad Is Going to Happen échouait aussi à exploiter pleinement le potentiel de tous ses arcs narratifs : beaucoup d’éléments restent en friche (en vrac : la scène du coffre dans lequel Rachel s’enferme, le vendeur de glace meurtrier, le bébé abandonné sur le parking), alors qu’ils auraient pu venir complexifier et enrichir le folklore de l’histoire, et certains passages ne tiennent tout simplement pas debout (par exemple, le final, qui semble déroger à toutes les règles établies précédemment par l’intrigue). Le traitement des personnages est aussi parfois superficiel, comme dans le cas de Portia, une héroïne intriguante qui reste coincée dans le rôle de la belle-sœur capricieuse, sans jamais avoir l’opportunité de dévoiler un autre aspect de sa personnalité. Néanmoins, ces imperfections ne m’ont pas empêchée de visionner la série deux fois d’affilée, de dévorer toutes les interviews de Camila Morrone et de me replonger dans Daisy Jones and The Six juste pour pouvoir la voir un peu plus longtemps à l’écran.
J’ai aussi aimé :
- Le film Romería de Carla Simón
- le nouveau single d’Olivia Rodrigo
- la performance de Justin Bieber à Coachella (oui, même s’il a mis Youtube en fond)
Et vous, quels étaient vos coups de coeur et vos obsessions du mois d’avril ?