Août : où vont les histoires que nous aimons ?

Ce mois-ci, j’étais en vacances. Quelques mots quand même sur la série qui m’a accompagnée cet été, et sur le premier film de fantômes de l’année (scolaire).

Le mois d’août a une place bien à part dans mon coeur : c’est le dernier mois de l’été, le plus délicieux, un fruit estival parfaitement mûr… Et en même temps, c’est déja le prélude de ma saison préférée, l’automne, et de la rentrée. Cette année, j’ai lu des livres bons et moins bons, j’ai vu des films à droite et à gauche, et j’ai décidé de ne rien écrire dessus pour me laisser vivre ; mais j’avais quand même envie de partager ici quelques petits fragments des émotions qui m’ont remuée au seuil de septembre. D’abord, une chanson que j’ai écouté en boucle dans le train du retour, et qui me semble particulièrement appropriée pour ouvrir cette newsletter :

L’été où j’ai pesté contre les adaptations de mes livres de coeur

Cet été, comme beaucoup de twenty-something, j’ai binge-watché la troisième et dernière saison de The Summer I Turned Pretty, une série qui suit les péripéties d’un triangle amoureux adolescent formé par Belly, 16 ans, et par deux frères, Conrad et Jeremiah. C’est une histoire adaptée d’une trilogie de romans sortis en 2009 et écrits par Jenny Han, l’autrice à qui l’on doit aussi les livres derrière les films To All the Boys I Loved Before. La première fois que j’ai entendu parler de TSITP, c’était à la bibliothèque municipale, où j’ai emprunté le premier tome, quand j’avais moi-même treize ans. Il va sans dire que je me suis jetée à corps perdu dans cette histoire d’amour et de coming of age, qui à mes yeux, était la plus savoureuse qu’il m’avait jamais été donnée de lire.

Jenny Han a une façon bien à elle d’écrire l’adolescence, avec beaucoup de sincérité, de gravité et de tendresse ; à l’époque, son style tranchait résolument avec les romans au ton cynique et drôle qui prédominaient alors dans le genre des “histoires pour filles” (si vous avez grandi dans les années 2000 avec les livres de Meg Cabot, de Rosie Ruthson ou avec Le Journal Intime de Georgia Nicolson, vous savez de quoi je parle). Au contraire de ces héroïnes au caractère bien trempé et à la langue bien pendue, Belly, l’héroïne de The Summer I Turned Pretty, vivait dans un monde de rêves et de fantasmes inavoués, et elle était très premier degré. Comme moi à l’époque, c’était un personnage à qui il n’était pas encore arrivé grand chose, mais qui romantisait sa vie depuis toujours en attendant impatiemment qu’elle commence. L’histoire débute l’été où, comme le titre l’indique, elle “devient jolie”, c’est-à-dire le premier été après cette phase bizarre de la préadolescence où on porte un appareil dentaire et où aucun vêtement ne nous va plus -et surtout, le premier été où les garçons nous remarquent.

Quand j’ai lu le livre pour la première fois, je me suis beaucoup retrouvée en Belly, en l’éclosion de son orgueil timide, en cette envie féroce de se métamorphoser en “vraie femme” et surtout, en son obsession pour l’amour romantique et pour son crush de toujours, le mystérieux Conrad (opposé total de son petit frère Jeremiah, un garçon solaire et extraverti). Jenny Han a su capturer toute la magie des fantasmes littéraires adolescents en y insufflant de vraies problématiques, comme le deuil, la relation mère-fille, l’amitié féminine, l’entrée dans l’âge adulte et l’engagement amoureux. J’ai ri, j’ai pleuré, j’ai palpité de tout mon être, de la première à la dernière page. Évidemment, près de quinze ans plus tard, quand j’ai découvert que la série allait être adaptée à l’écran, j’ai exulté : enfin, on reconnaissait le potentiel de cette saga ! J’allais pouvoir redécouvrir mes héros préférés et rencontrer leur version incarnée, en chair et en os. 

Malheureusement, dès le premier épisode, j’ai déchanté. Même si je salue le choix de la production d’avoir casté une actrice d’origine asiatique dans le rôle de Belly (qui est blonde et blanche dans le roman) afin d’honorer l’autrice, Jenny Han, elle même d’origine coréenne, j’ai été très déçue du reste du casting, et des acteurs qui incarnaient Conrad et Jeremiah. Plus grave encore, j’ai détesté les choix faits par la production pour épaissir l’intrigue, et qui ont beaucoup éloigné la série de la trame du roman d’origine, dans lequel 1) Belly ne participe à aucun bal de débutante et 2) elle n’embrasse pas Jeremiah avant la fin du deuxième tome, qui correspond à la fin de la deuxième saison à l’écran. Évidemment, pour nourrir la hype et cimenter des #TeamJeremiah et des #TeamConrad sur les réseaux sociaux, la série, elle, a décidé d’inventer une sorte d’aller retour assez grossier de Belly entre les deux frères dès le début, et à mes yeux, elle est complètement passée à côté de la subtilité des livres, dont la force réside dans ses descriptions nuancées des émotions de tous ses personnages.

Ce que j’ai le plus regretté, néanmoins, c’était la mise en scène : tous les épisodes ressemblent à des clips un peu cheaps, avec des plans au ralenti toutes les deux minutes, sur lesquels les tubes de Taylor Swift et d’Olivia Rodrigo s’enchaînent sans cohérence, comme un panneaux lumineux géant qui indiquerait aux préadolescentes fans de pop “CETTE SÉRIE EST POUR VOUS !!!”. Bref, très vite, j’ai compris que l’adaptation ne serait pas à la hauteur de mes attentes, et que Lola Tung, qui ne fait décidément que glousser dans la première saison, ne serait jamais ma Belly de cœur. Ce constat m’a rendue très triste, et je me suis demandée : qu’arrive-t-il aux histoires que nous aimons quand nous sommes jeunes ? Sont-elles vouées à être dénaturées et gâchées à jamais ?

Dans une chanson qui s’appelle “Stoned At The Nail Salon”, Lorde a écrit “all the music you loved at sixteen/you’ll grow out of” (“tu te lasseras de toutes les chansons que tu aimais à seize ans”). C’est une phrase que je déteste, et une philosophie à laquelle je refuse de souscrire, car je crois que les œuvres que nous avons aimées durant nos jeunes années occupent à jamais une place de choix dans nos cœurs. C’est pour cette raison que, en dépit de ma déception, je me suis quand même accrochée à TSITP, et que, vaillamment, j’ai enchaîné les épisodes, saison après saison, dans l’espoir d’être finalement conquise par l’adaptation et d’y trouver une étincelle.

En parallèle, j’ai aussi ressorti les livres originaux, qui dormaient sagement sur mon étagère depuis des années, et j’en ai relu des pans entiers pour raviver la flamme et renouer avec la version de l’histoire que j’aimais. C’est là que la réalité m’a frappée de plein fouet : même si le plaisir des aventures de Belly était intact, cette relecture à l’âge adulte m’a aussi permis de comprendre que le livre était en réalité à l’image de la série. L’histoire de TSITP brasse des clichés vraiment éculés sur l’amour adolescent et hétérosexuel ; Conrad n’est pas ténébreux, il est égoïste et cruel ; Jeremiah est un frat boy immature ; Belly, dans toute sa candeur, est aussi une assez mauvaise amie pour Taylor, un personnage écrit avec bien moins de profondeur dans le roman, et qui joue surtout le rôle de la copine toxique et superficielle. C’était une combinaison qui fonctionnait très bien au début des années 2010 et de ma préadolescence, parce que j’étais le public cible, et que c’était dans l’air du temps… De la même façon que la série a du succès aujourd’hui parce qu’elle a été pensée pour un public jeune et qu’elle l’a trouvé.

Sans minimiser les écueils de l’adaptation (objectivement, ce n’est vraiment pas une très bonne série), j’ai compris que l’histoire que j’aimais ne m’avait pas été volée ; elle a simplement été transmise à la génération d’après, selon ses codes et ses normes à elle (qui impliquent aussi des choses chouettes : plus de personnages queer, un vrai discours autour de la santé mentale, la fin du culte de la virginité). Contrairement à Lorde, je ne dirais donc pas que je suis trop vieille pour apprécier la série ni que je me suis lassée des aventures de Belly. Je préfère me dire qu’elle m’a appris que l’on peut trouver un plaisir différent dans le lâcher prise des histoires de notre enfance, et que pour continuer à grandir avec elles, il faut accepter qu’elles se transforment et revêtent une signification différente. C’est à peu près à ce moment là (et au début de la saison 3) que j’ai commencé à vraiment apprécier les images que je regardais pour ce qu’elles étaient vraiment, c’est-à-dire une série coming of age douce-amère, beaucoup trop fleur bleue et totalement improbable. Ce n’est pas l’adaptation dont je rêvais en tant qu’adulte, mais je crois que mon moi adolescent (et dont le pseudo skyblog était fleur-bleue-22, après tout) l’aurait dévorée, et c’est peut être le plus important.

Le premier fantôme de l’automne

On ne se refait pas, et comme l’été touche à sa fin, j’ai bien évidemment foncé découvrir un film dont je ne savais rien, mais dont le titre m’intriguait énormément : Fantôme Utile du réalisateur thaïlandais Ratchapoom Boonbunchachoke. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant qu’en plus d’être totalement à la hauteur de mes espérances (un phénomène rare au cinéma, qui n’est au fond que la quête éternelle d’une confirmation, et la tension terrible entre les attentes et la réalité), c’était aussi un film profondément inventif, unique en son genre et hilarant ! Il reste encore quatre mois avant la fin de l’année, mais je crois que Fantôme Utile s’est déja hissé dans mon top des meilleurs films de l’année, et je ne peux que vous encourager à le découvrir (surtout si vous êtes fans de films comme A ghost story, par exemple).

Le film de Ratchapoom Boonbunchachoke parle, bien évidemment, de fantômes (des vrais fantômes, comme ceux de notre enfance, qui hantent les maisons, les objets et, bien sûr, les coeurs des humains malheureux). Mais c’est aussi une histoire d’amour queer, une histoire de tolérance et, plus vastement, l’histoire d’un pays. Le cinéma thaïlandais arrive encore trop peu souvent jusqu’à nous, et on connaît mal les réalités de sa société contemporaine. Fantôme utile s’empare du cinéma de genre (mi-fantastique, mi-épouvante) pour raconter la Thaïlande d’aujourd’hui et d’hier, et invente des spectres qui ne sont pas juste intimes mais aussi profondément politiques ; ici, le souvenir est doté d’une valeur émancipatrice et magique, et le réalisateur nous rappelle l’importance de ne pas oublier (les autres, les morts, le passé). Je ne vous en dis pas plus, car je crois qu’il faut se laisser porter par son intrigue pleine de rebondissements, et sa hantise aux allures de conte moderne, à la fois incroyablement drôle et poétique. Pour ma part, je serai longtemps hantée par les images au grain presque rétro de Boonbunchachoke, et son brillant long-métrage a directement rejoint le panthéon de mes films de fantômes préférés.

La rumeur grondante de la fin de l’été

Un autre fantôme qui peut nous mener la vie dure est évidemment celui de notre ex… Je ne dirais pas un mot de l’album de rupture de Sabrina Carpenter, dont j’ai déja beaucoup parlé ici, mais j’avais envie de finir cette newsletter par une petite playlist hétéroclite des morceaux qui m’ont accompagnée cet été. Le plus important de tous est sans aucun doute « The Subway » de Chappell Roan, que j’ai écoute en boucle, de jour comme de nuit, dans le train, dans la voiture les fenêtres grandes ouvertes, en courant sur la plage, en pédalant le plus vite possible entre les voitures. Quel talent d’écriture, quel clip, quelle voix, quel climax ! Plus que jamais, elle m’a fait penser à Kate Bush, avec qui elle partage des allures de sorcière et de génie précurseur. Prendre le métro ne sera plus jamais pareil.

Ce mois-ci, j’étais partout et nulle part à la fois. Rendez-vous en septembre pour d’autres whimsical magical adventures !

Et vous, quels étaient vos coups de coeur et vos obsessions du mois d’août ?